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FRANCE
NUIT
ET BROUILLARD

"NUIT ET BROUILLARD"
Un moyen métrage d'Alain Resnais ( 1955,
noir et blanc et couleurs), commentaire de Jean Cayrol.
François Truffaut, en 1975, résumait l'œuvre d'Alain
Resnais et de Jean Cayrol en ces quelques mots : " Toute la force du film réside
dans le ton adopté par les auteurs : une douceur terrifiante ; on sort de là
ravagé, confus et pas très content de soi ". Nuit et brouillard
est un moyen métrage contre l'oubli, consacré à l'horreur des camps de
concentration nazis.
Alain Resnais utilise le croisement entre les images en
couleurs tournées en 1955 et les images d'archives en noir et blanc ; le
commentaire sobre est écrit par Jean Cayrol et lu par Michel Bouquet pour
plonger le téléspectateur dans l'horreur des camps de concentration. Réalisé
dix ans après la fin de la guerre, Nuit et Brouillard reste tributaire de la
perception que l'on pouvait avoir du phénomène dans les années 50. Le phénomène
est surtout véhiculé par les déportés politiques comme Jean Cayrol et très
peu par les juifs. Dans ce sens, Nuit et Brouillard montre bien l'horreur
des camps de concentration mais gomme la spécificité juive du génocide. Il ne
faut pas oublier que nous sommes en 1950 et que les esprits sont encore très
choqués par l'ouverture des camps de concentration.
Cependant Nuit et Brouillard reste un chef d'œuvre car
avec peu de moyens, en trente minutes, l'essentiel est dit : l'horreur du génocide,
la survie et la mort, le temps qui passe et l'enjeu de la mémoire.
Nuit et brouillard de
Alain Resnais [Documentaire] 1955. durée 32 minutes.
Résumé :
Alain Resnais, à la demande du comité d'histoire de la Seconde Guerre
mondiale, se rend sur les lieux où des millions d'hommes, de femmes et
d'enfants ont perdu la vie. Il s'agit d'Orianenbourg, Auschwitz, Dachau,
Ravensbruck, Belsen, Neuengamme, Struthof. Avec Jean Cayrol et l'aide de
documents d'archives, il retrace le lent calvaire des déportés.
Sur un texte bouleversant de Jean Cayrol dit par Michel Bouquet, le film, qui
eut pour conseillers historiques André Michel et Olga Wormser, alterne les
prises de vue en couleurs réalisées en 1955 des camps
laissés à l'abandon et les images d'archives d'époque, en noir et blanc, qui
décrivent l'abomination de la vie concentrationnaire. Réalisé sobrement, sans
effet grandiloquent, il constitue à bien des égards un modèle, puisqu'il réussit,
avec peu de moyens, en suggérant plus qu'en montrant, à faire ressentir au
spectateur l'insoutenable.
Le film assume également son aspect pédagogique et sa fonction de témoignage.
Il invite à une réflexion sur les origines du Mal, la nécessité et la
difficulté du devoir de mémoire, et rappelle, comme l'a écrit Brecht, qu'
"il est encore fécond le ventre d'où la bête immonde est sortie".
Prix Jean-Vigo 1956. (from http://fr.encyclopedia.yahoo.com)
le
texte suivant est pris dans "les
dossiers télédoc -Histoire et Education Civique pour Collèges et Lycées"
« Toute la force du film réside dans le ton adopté par les auteurs :
une douceur terrifiante ; on sort de là ravagé, confus et pas très
content de soi. » En quelques phrases, François Truffaut résumait en
1975 les principales attitudes et impressions que suscite de prime abord Nuit
et Brouillard, comme la difficulté critique d'en parler sans indécence.
Ce film résume le dilemme fondamental face au phénomène concentrationnaire
et à l'extermination des juifs d'Europe par les nazis : comment rendre
compte de l'indicible en sachant que ni les mots ni les images n'y parviennent
vraiment, comment continuer à en parler sans tomber dans la banalisation de
l'horreur ? De ce point de vue, Nuit et Brouillard demeure une uvre
inégalée. Le croisement entre les images en couleurs tournées en 1955 et les
images d'archives en noir et blanc, leur constante mise en perspective par le
commentaire sobre et informatif dit par Michel Bouquet, le lent crescendo dans
l'horreur des images confèrent au film une force confondante. En même temps,
il marque un moment particulier dans l'histoire de la mémoire de la déportation.
Réalisé dix ans après la fin de la guerre, Nuit et Brouillard reste
tributaire de la perception que l'on pouvait avoir du phénomène dans les années 1950.
À cette époque, le souvenir de la déportation est véhiculé en premier lieu
par les déportés politiques et leurs associations. Les rescapés juifs non
seulement sont peu nombreux - pour la France, deux mille cinq cents
survivants sur soixante-dix mille déportés juifs -, mais ils ne font
pas entendre leur voix, comme si le silence avait été alors leur moyen de
continuer à vivre après le traumatisme.
De fait, Nuit et Brouillard est d'abord un film sur le phénomène
concentrationnaire tel que les déportés des camps de Dachau et de Buchenwald
ont pu en rapporter l'expérience. L'auteur du commentaire, Jean Cayrol, en était
lui-même un rescapé. Le film montre bien les chambres à gaz d'Auschwitz mais
gomme la spécificité du génocide juif. L'uvre d'Alain Resnais se situe dans
cette première période de la mémoire de la déportation, où le choc de
l'ouverture des camps est proche mais où l'on distingue encore mal l'ampleur et
la diversité du phénomène. Les nombreux travaux d'historiens parus depuis et
les témoignages spécifiques des rescapés du génocide ne permettraient plus
aujourd'hui de rester dans cette relative confusion.
Alors faut-il continuer à montrer Nuit et Brouillard ? Oui, car en
trente minutes, l'essentiel est dit : l'horreur du meurtre de masse, la
survie et la mort, le temps qui passe et l'enjeu de la mémoire. Certes il
demande à être complété en faisant apparaître clairement la spécificité
juive du phénomène concentrationnaire. Mais la stupeur admirablement mise en
images par Alain Resnais en 1956 frappe toujours et alerte, comme ces mots de
Jean Cayrol sur les décombres d'un crématoire : « Qui de nous
veille sur cet étrange crématoire pour nous avertir de la venue de nouveaux
bourreaux... nous qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui
n'entendons pas qu'on crie sans fin. »
Pistes à suivre
Comment montrer le film ?
Visionner le film d'Alain Resnais avec des élèves est un moment décisif
dans la constitution et la transmission de la mémoire,
D'où viennent les images ?
On distinguera les types d'images utilisées par Alain Resnais :
- les images tournées en 1955 en couleurs, à Auschwitz ;
- celles tirées des archives nazies : beaucoup de photos fixes ;
- celles des cinéastes des armées alliées qui ont ouvert et « nettoyé »
les camps en 1945. Alain Resnais a eu notamment accès à certaines séquences
tournées par Sidney Bernstein, chef de la section cinéma des armées alliées
à l'ouverture du camp de Bergen-Belsen dans le but de faire le procès des
Allemands. Le projet du film avait été abandonné en 1946.
Est-il possible de repérer une chronologie ?
Nuit et Brouillard donne une chronologie peu précise. C'est la vision qu'on
avait en 1955 : un choc global. Aujourd'hui, une étude historique plus
nuancée est menée.
Il y a deux grandes périodes de la politique concentrationnaire allemande.
- 1933-1941 : création des principaux camps de concentration, Dachau
(1933), Buchenwald (1937), Auschwitz (1940). On recherchera qui sont les
premiers prisonniers des camps de concentration et leur fonction initiale pour
les nazis. À quelle date peut-on parler de déportés ? (1938 : les
premiers prisonniers non allemands des camps sont autrichiens et tchèques.)
Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, on relèvera les changements
principaux dans l'origine nationale des déportés. Dans quel pays conquis les
nazis multiplient-ils les camps ?
- 1941-1945 : camps de concentration et d'extermination. En quoi la mise en
place de la « solution finale » (conférence de Wannsee en janvier 1942)
change-t-elle radicalement la nature de certains camps ? À partir de témoignages,
on reconstituera la journée d'un déporté à Buchenwald. Quelle est la spécificité
d'Auschwitz-Birkenau ? On relèvera des exemples de l'intégration des
camps de concentration à l'économie de guerre allemande. En quoi les camps
d'extermination échappent-ils à cette intégration ?
A propos du film
Résistances à Nuit et Brouillard
« Nuit et Brouillard, commandé par le Comité d'histoire de la
Seconde Guerre mondiale pour le dixième anniversaire de la libération des
camps de concentration, film admirable et nécessaire, obtient son visa
d'exploitation au prix d'une altération d'un document photographique de 1941, où
l'on voyait le képi d'un gendarme français au camp de rassemblement des futurs
déportés de Pithiviers. » (Jacques Siclier, « Histoires de peurs
et de pudeurs », Cinéma et Libertés, numéro spécial du Monde,
mai 1989.)
« À la veille du passage du film en commissions de censure, Resnais
est prié de supprimer un plan. [...] On lui promet, en échange, "de ne
rien couper à la dernière bobine", donc à l'ouverture du film sur le présent.
Son refus de s'autocensurer bloque le film jusqu'au jour où Resnais consent à
"mettre une poutre à la gouache sur le képi du gendarme" tout en
maintenant la référence orale à Pithiviers dans le commentaire. [...] [Le
film] mêle un certain soutien officiel et des marchandages de dernière minute,
dont la note d'humour n'est pas exclue : le dos de la photo incriminée
portait l'autorisation de la censure allemande. » (Joseph Daniel, Guerre
et Cinéma, Armand Colin et Fondation nationale des sciences politiques,
1972.)
Une volonté d'amnésie, dix ans après la fin de la guerre, révélatrice du désir
de refouler certaines taches de la police française sous l'Occupation, afin de
ne pas troubler l'imagerie d'une France uniment résistante. Or l'incroyable est
vrai : les copies en circulation de Nuit et Brouillard (dont celle
qui est présentée sur France 3) perpétuent ce mensonge par omission.
À l'annonce du choix de Nuit et Brouillard pour représenter la France
au festival de Cannes, l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest fit une démarche,
couronnée de succès, auprès du gouvernement de Guy Mollet pour faire retirer
le film de la sélection officielle.
L'affaire Nuit et Brouillard venait de commencer. Outre les protestations
nombreuses (y compris en Allemagne même, de l'opposition SPD à Adenauer),
s'ensuivit une campagne de presse en faveur du film.
Jean Cayrol, le scénariste, s'exprima publiquement : « La France
refuse ainsi d'être la France de la vérité, car la plus grande tuerie de tous
les temps, elle ne l'accepte que dans la clandestinité de la mémoire. [...]
Elle arrache brusquement de l'histoire les pages qui ne lui plaisent plus, elle
retire la parole aux témoins, elle se fait complice de l'horreur. [...] Mes
amis allemands [...], c'est la France elle-même qui fait tomber sa nuit et son
brouillard sur nos relations amicales et chaleureuses. » (Le Monde,
11 avril 1956.)
Seule la Suisse interdit Nuit et Brouillard au nom de... la neutralité.
Quant à Alain Resnais, il n'en avait pas fini avec ses déboires cannois :
en 1959, Hiroshima mon amour fut à son tour évincé de la sélection
française - cette fois « pour ne pas déplaire aux États-Unis,
offusqués du rappel des ravages de la bombe atomique » (J. Siclier, op.
cit.).
Pour en savoir plus
À lire
FORGES Jean-François, Éduquer contre Auschwitz, histoire et mémoire,
ESF éditeur, 1997.
Histoire et mémoire, CRDP de Grenoble, coll. « Documents, actes et
rapports », 1998, réf. 380 DAR03, 80 F. Un ensemble de conférences
de Paul Ricur, Jeffrey Andrew Barash, Olivier Abel, Henry Rousso, François Bédarida...
Savoir la Shoah, CRDP de Dijon, coll. « Documents, actes et rapports »,
1998, réf. 210 B1210, 180 F.
« Auschwitz, la solution finale », Les collections de L'Histoire,
n° 3, octobre 1998.
BÉDARIDA François, GERVEREAU Laurent, La Déportation et le système
concentrationnaire nazi, Musée d'histoire contemporaine, BDIC, 1995.
WIERVIORKA Annette, Déportation et génocide : entre la mémoire et
l'oubli, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 1995.
À consulter
Mémoires de la déportation, cédérom, Fondation pour la mémoire de la déportation,
1998.

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